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À Wall Street, l’étrange mal de tech

Le nombre d’introductions est au plus bas. Quand elles ne sont pas rachetées, les start-up du Web et de la tech préfèrent repousser leur arrivée en Bourse.

Les quelques mots glissés fin mai par Evan Spiegel, PDG et fondateur de Snapchat, n’avaient rien d’une évidence. Oui, l’application de messagerie, qui revendique plus de 100 millions d’utilisateurs dans le monde, qui a déjà levé 1,2 milliard de dollars et en vaut plus de 15 milliards, compte s’introduire en Bourse sans trop tarder. «Nous en avons même besoin», a jugé Evan Spiegel.

Snapchat navigue à contre-courant. L’introduction à Wall Street connaît ces derniers temps un surprenant désamour. Longtemps, cette opération a été considérée comme l’étalon du succès au sein des sociétés high-tech. Les américains Google et Facebook, le chinois Alibaba ou le français Criteo y ont écrit une page de leur histoire. Mais depuis le début de l’année, l’état d’esprit a changé. On dénombre seulement quinze nouvelles cotations aux États-Unis, selon le décompte de Renaissance Capital. Ce temps de passage ne permettra pas d’atteindre la cinquantaine d’opérations enregistrées en moyenne depuis cinq ans. Le mois dernier, le Financial Times s’est interrogé le premier sur «la disparition des introductions en Bourse».

L’appétit des marchés pour les entreprises du Web et du high-tech n’est pourtant pas en cause. Les investisseurs se sont rués sur Fitbit, qui vient de réaliser la quatrième plus grosse introduction en Bourse de l’année aux États-Unis. Le fabricant de bracelets et d’objets connectés est maintenant valorisé plus de 8 milliards de dollars. Le Nasdaq, toujours composé en majorité de valeurs technologiques, a lui battu tous ses records historiques en 2015.

Génération perdue

L’explication se trouve plus en amont. La Bourse américaine paraît d’abord avoir tiré un trait sur les introductions délirantes de la bulle Internet des années 2000. «Les critères des introductions en Bourse sont devenus beaucoup plus stricts. Il faut montrer une bonne solidité financière», souligne Antoine Garrigues, managing partner chez Iris Capital. Le chiffre d’affaires des entreprises arrivées sur les marchés l’an dernier était cinq fois plus important qu’en 1999. Le temps moyen entre le lancement d’une start-up et sa cotation a plus que doublé. Fitbit, créé en 2007, était ainsi déjà rentable lors de son arrivée au Nasdaq.

Au même moment, la liste des sociétés capables de s’introduire en Bourse s’est amenuisée. Tous les entrepreneurs n’ont pas le cran d’Evan Spiegel, réputé pour avoir refusé plusieurs offres de rachat de Facebook en 2013. Dans les réseaux sociaux, la messagerie et la pub en ligne, tout une génération de start-up prometteuses a été soufflée par les géants du Web. «Ils débordent de cash et peuvent racheter des entreprises à des valorisations très fortes», explique Jean-Marc Patouillaud, managing partner chez Partech Ventures. Le fonds français, qui a accompagné une vingtaine de sociétés à la Bourse américaine, a revendu le français La Fourchette à TripAdvisor l’an dernier pour plus de 150 millions de dollars. Que dire du rachat de Tumblr par Yahoo! (1,1 milliard de dollars), de Nest par Google (3,2 milliards) et de WhatsApp par Facebook (19 milliards).

Les capacités de financement privé contribuent ensuite à éloigner les nouvelles pépites du Web de la Bourse. Les fonds, y compris en Europe, ont sensiblement augmenté leur voilure et se concentrent sur des tours de table de grande ampleur. Des investisseurs institutionnels (hedge funds, mutal funds), que l’on n’avait pas l’habitude de voir à ce stade de développement, se sont aussi invités dans la partie. Cela s’est traduit par une hausse sensible depuis cinq ans du nombre de tours de table de plus de 40 millions de dollars. Ces investissements tardifs ont permis à Airbnb d’annoncer fin juin une levée de fonds de 1,5 milliard de dollars, sur une valorisation de 25,5 milliards de dollars. Uber a trouvé 2,6 milliards de financement cette année. Lancée en 2009 et valorisée plus de 50 milliards de dollars, l’application de transports est quatre fois plus grosse que Facebook au même âge. Comme Uber et Airbnb, les start-up ultra-financées prolifèrent. On en compte 117 dans le monde dont le français BlaBlaCar, selon CBInsights, pour une valorisation totale de 441 milliards de dollars.

 

Cet article provient du média lefigaro.fr

À propos de Pierre Drapeau

Pierre Drapeau est le Président de la Fondation Chefs d'entreprises.