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Navi Radjou, l’homme qui fait plus avec moins

Faire de meilleurs produits en dépensant moins : c’est le credo de ce conférencier qui enseigne à l’université de Cambridge. Et s’il portait le capitalisme de demain ?

De Pondichéry à la Silicon Valley

La « démerde », Navi Radjou la connaît bien car il a vu le jour en 1970 dans un pays alors très pauvre, l’Inde.

C’est une vertu indispensable quand vous êtes issu d’une famille qui n’est pas aisée. Dans mon enfance, l’eau était souvent rationnée, nous devions passer toute la journée en utilisant un ou deux seaux. »

Pourtant, Radjou n’est pas indien ni même américain, comme son accent le laisse penser, mais bien 100% français. Il est le dernier fils d’une famille de sept enfants de Pondichéry. Son père était un sous-officier de la marine qui, après l’indépendance de ce comptoir de la France, a décidé de rester un citoyen de l’Hexagone.

Ni les souvenirs de ce territoire ni l’obsession de l’eau précieuse ne l’ont quitté. « Aujourd’hui, je ne peux pas passer plus de deux minutes sous la douche », dit-il sans se départir de son indéboulonnable sourire.

Pourtant, il en a parcouru du chemin depuis qu’il est arrivé en métropole, à la fin des années 1980 : il a passé un BTS en informatique puis un master à Centrale Paris, avant de s’envoler vers le Canada, Singapour et la Thaïlande.

Alors, il a entamé un MBA (maîtrise en administration des affaires) à la prestigieuse université Yale, aux Etats-Unis, qu’il a interrompu pour des raisons financières, et il a finalement intégré le cabinet de conseil américain Forrester Research.

Le « jugaad » devenu concept industriel

Aujourd’hui, ce célibataire sans enfants s’est mis à son compte. Il vit à Palo Alto, au cœur de la richissime Silicon Valley, sans avoir oublié la frugalité de son enfance, qu’il fait prospérer dans les entreprises sous le joli nom de jugaad (un mot hindi que l’on pourrait traduire par « débrouillardise »).

Un concept qui compte déjà quelques exemples emblématiques dans le monde industriel. Le plus connu de tous est la Logan de Renault : en rabotant des options inutiles et chères, les ingénieurs ont conçu une berline robuste et bien fichue.

Autre icône du jugaad, la start-up californienne gThrive : Radjou lui fait partout une pub d’enfer car elle a inventé une sorte de gros thermomètre que les fermiers peuvent planter dans le sol pour mesurer leurs besoins en eau, en semences et en engrais – une manière simple et peu coûteuse d’éviter le gaspillage.

Penser frugal

Et désormais le jugaad est aussi en vogue chez Air liquide, un industriel qui fait appel à Radjou, via son « i-Lab », son labo des « nouvelles idées ». Son fondateur, Olivier Delabroy, revendique :

L’i-Lab a vocation à développer une culture frugale dans le groupe en partant prioritairement des besoins des utilisateurs. »

Air liquide a mis en place la campagne « Respirer dans la ville » : elle suit au jour le jour des citoyens à Paris, Rome et Pékin afin de mieux cerner leurs attentes et de « penser des produits accessibles et de qualité », précise Olivier Delabroy.

L’idée de frugalité a aussi séduit le monde universitaire. L’université Stanford abrite ainsi un programme célèbre d’extreme affordability (« accessibilité maximale »), où des étudiants phosphorent pour réduire les coûts – mais pas la robustesse – des produits à destination des pays pauvres. Comme des prothèses médicales ou des couveuses pour bébés prématurés à des prix défiant toute concurrence.

Sous nos cieux aussi, le concept avance, puisqu’une chaire d' »innovation frugale », spécialisée dans les questions agroalimentaires, va être lancée à l’automne à l’école d’ingénieurs AgroParisTech.

Yoga et valeurs du marché

Cet engouement peut aussi inquiéter : l’idée novatrice ne va-t-elle pas justifier une nouvelle chasse aux coûts dans les entreprises et des réductions d’effectifs ? Selon Radjou :

Ce n’est pas l’idée. Le ‘jugaad’ n’est pas la porte ouverte à la dégradation de la situation sociale. »

Car cet adepte du yoga, qui emporte partout son tapis de méditation, n’a rien d’un baba partisan de la « décroissance », au contraire :

Je crois à une approche basée sur les valeurs du marché. »

Libéral, il préfère Bush à Obama et se dit assez hostile aux interventions étatiques trop pesantes. Pour autant, il le reconnaît, ses idées de frugalité n’ont pas (encore) pris dans son pays d’accueil, les Etats-Unis, alors qu’elles trouvent un écho de plus en plus important dans la vieille Europe : accepter de se serrer la ceinture, c’est aussi une culture !

 

Cet article provient du média nouvelobs.com

À propos de Pierre Drapeau

Pierre Drapeau est le Président de la Fondation Chefs d'entreprises.